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Voyage à travers la Mauritanie profonde

mardi 12 février 2013


La 3ème édition du festival des villes anciennes m’a offert l’occasion de visiter les fins fonds de la Mauritanie et d’y découvrir des compatriotes très sympathiques que l’opportunité de rencontrer un jour ne me paraissait pas du tout évidente…

Je n’étais pas venu à Tichitt en observateur et encore moins en chercheur… Donc, beaucoup de détails m’ont échappé mais au risque de m’exposer au vieux proverbe « à beau mentir qui vient de loin », je ne peux que m’attarder sur quelques passages de mon séjour dans cette lointaine cité, classée patrimoine de l’humanité.

Parti de Tidjikja en GX flambant neuve à 6 heures du matin, c’est complètement exténué que, vers 13 heures, j’arrivai à Lekhcheb où l’hospitalité du sénateur de Tichitt et des siens a été à la hauteur de mes souffrances.

En effet, l’escale de Lekhcheb a été indispensable pour tous ceux qui ont assisté au festival des villes anciennes…

14 heures : Départ de Lekhcheb. Plus d’escale avant Tichitt et encore 120 km de sable mou à parcourir… Je me rappelai un texte de lecture que je récitais lorsque j’étais au CM2 : ‘’Deux cent cinquante kilomètres séparaient Oum El Hassen du puits de Tadjennoutt…’Deux cent cinquante kilomètres de sable mou …’’

Nous continuons comme nous le pouvions et vers 16 heures, nous apercevons le mont de Zik, un endroit hostile qui a pourtant inspiré le célèbre guerrier-poète Brahim Ould Brahim en composant une de ces jolies « Talaa » dont il avait le secret en disant que sa belle-aimée lui a fait adorer ce lieu et ses environs…

Décidément, elle devait être intéressante, cette femme car, pour apporter du baume à ces pierres noires perdues au fond d’un océan de sable mouvant, il faut se lever de bonne heure… !

17 heures : Nous sommes presque arrivés à Tichitt mais il nous reste à vaincre les 500 m de Lihfeira… Il s’agit d’une cuvette remplie de farine que seuls les chauffeurs acrobates peuvent affronter… Le nôtre en était un ! Et la voiture de gémir, de pleurer et d’émettre toutes sortes de sons mécaniques, humains et indéchiffrables… C’était dur ! Et psychologiquement, je n’étais pas à l’aise… Pour des raisons plus ou moins évidentes…

Tichitt, la ville mythique est là, devant moi. Nous avons tout juste parcouru 220 km depuis notre départ matinal de Tidjikja…

Qui dit mieux en matière d’enclavement ?

Je trouve aberrant que depuis l’indépendance du pays, aucun effort n’a été entrepris pour sauver cet important bled confronté à l’oubli et à l’usure du temps…Et pourtant, l’essentiel de ce qui fait notre fierté nationale (les manuscrits, l’histoire, le savoir, le désert, le vent, le vide) est là… Et nos caravanes sont passées par là…

Et les braves habitants de Tichitt sont là, en fête… Ils semblent trouver tout à fait normal que l’on ne se soucie guère d’eux et se démènent noblement pour assurer la réussite de leur festival et surtout pour recevoir dignement leurs nombreux visiteurs.

Le premier devoir de celui qui arrive à Tichitt est de rendre visite à la mosquée… Construite il y a 892 ans par un certain Chérif Abdel Moumène dont la tombe s’y trouve sans signes extérieurs de vénération (même pas une épitaphe), cette mosquée-là sent la piété et force le respect par son architecture impressionnante… Incroyable que des personnes aient pu la construire ainsi… Et pourtant, c’est vrai !

Durant ce séjour, j’ai eu l’honneur de croiser les Nmadi. Nmadi constituent avec les Chorfa, Imasna, Ewlad Billa et Ehl Barikalla, une frange importante de la population de la Moughataa.

J’ai toujours entendu des histoires plus ou moins invraisemblables sur ces gens-là, leur mode de vie, leur singularité, leurs chiens et, c’est sur la pointe des pieds que je décidai de visiter leur stand…

Ils étaient là devant moi et, à première vue, rien ne les différenciait des personnes normales. J’essayai de déceler en eux une particularité physique quelconque mais en vain… Je trouvai des femmes parlant correctement Hassanya, exposant leurs produits artisanaux et répondant intelligemment aux provocations des marchandeurs.

Je fis en sorte de faire durer la conversation. Cela commença normalement et soudain, surgit d’on ne sait où une vieille femme élancée qui intima l’ordre à mes interlocutrices de se taire…

Je compris très vite les raisons de cette rétention de l’information car la vieille, Meima Mint Bakar (c’est son nom) commença à s’expliquer avec forts gestes : « Nous avons marre de ces visiteurs qui nous filment pour nous présenter comme des extraterrestres et qui vendent le fruit de leur imagination aux français et autres marchands de mensonge… Nous sommes des gens normaux et non un peuple mi-femmes, mi-chiens comme il plait aux autres de nous présenter… Assez d’injustice ! »

J’essayai de la raisonner et de lui expliquer que je ne faisais pas partie de ces malfaiteurs mais elle jura qu’elle m’a vu en personne parler des Nmadi dans télévision… C’était l’an dernier durant son séjour à Tidjikja !

Elle se trompait naturellement et je dus faire preuve de beaucoup de diplomatie pour la calmer.

Le lendemain, je reviens. Meima était là mais beaucoup plus sympathique avec moi. On dirait que l’incident de la veille à tissé entre nous une certaine complicité providentielle.

J’engageai la discussion avec elle en la taquinant : « Meima, moi je ne vois toujours pas les hommes Nmadi et dans ce cas, je serai obligé d’accréditer la version mi-femmes, mi-chiens que tu as fortement réfutée hier… » Sur ce, arrive un homme, un quinquagénaire, maigre mais bien portant …

« En voila un, me dit-elle » L’homme était en fait le mari à sa sœur. Il s’assit et parut intéressé par ma présence. Après les salutations d’usage, je lui proposai de m’amener dans une partie de chasse. Il rit longuement et puis il reprend son air sérieux et me répondit avec amertume : « Il n’y a plus de chasse, il n’y a plus de gibier, il n’y a plus de chien… Pour chasser, il faut aller très loin et il n’est jamais sûr de ne pas revenir bredouille ». « Et les chiens, lui dis-je ? » Oh, les les chiens ne sont plus utiles, me dit-il… Et d’ajouter : « D’ailleurs, ils ne sont plus aussi dociles qu’auparavant…

Je lui réponds qu’il est temps que les chiens se révoltent et qu’il est grand temps aussi pour que les Nmadi en tirent la conclusion et essaient d’intégrer la société et de vivre comme tout le monde.

Silence !

En fait, les Nmadi sont une catégorie socioprofessionnelle en voie de disparition…Le malheur, c’est qu’aucune situation de rechange n’a été envisagée pour eux, un peu à l’image de l’interdiction de Zazou…

Et au-delà des Nmadi, c’est toute la population de Tichitt qui est menacée.

Mohamed Ould Ahmed Meiddah
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