Accueil > Tribune > Une inquiétude justifiée
Une inquiétude justifiée
mardi 27 mars 2012
Par Seniya Mint Sidi Haiba
Au moment où elle célèbre sa fête internationale – alors qu’elle n’a plus de fête qui lui est propre, la femme mauritanienne ressent une profonde inquiétude par rapport à l’avenir de sa cause qui consiste en sa promotion afin qu’elle occupe la place que lui confère son poids démographique et son rôle central dans l’œuvre de construction de son pays.
La femme mauritanienne – à l’instar de ses sœurs de par le monde – n’a cessé de lutter contre la marginalisation et l’injustice, malgré la place relativement privilégiée qui a toujours été la sienne.
Avec le développement du concept des droits de l’homme en général, et des droits de la femme en particulier, sa situation a connu une amélioration sensible, surtout avec son accès de plus en plus massif à l’éducation et à la formation.
C’est ainsi que l’on a vu l’accroissement du nombre de femmes aptes à investir tous les domaines de la vie nationale, opposant ainsi un démenti pratique à l’argument de l’incompétence et de l’ignorance longtemps brandi pour fermer aux femmes la porte de la participation et de la promotion.
Malgré les progrès enregistrés au niveau de sa présence politique depuis l’avènement de l’Etat moderne, la participation de la femme mauritanienne a toujours été limitée surtout au niveau du parlement et des conseils municipaux. Ce n’est qu’en 2006 que cette participation a connu une avancée remarquable avec l’ordonnance sur le quota qui a accordé aux femmes 20% des postes électifs et, grâce à laquelle, elles ont obtenu 18% des sièges au parlement et plus de 30% des conseils municipaux.
Cette période a également vu l’accès de la femme mauritanienne au corps diplomatique et au commandement territorial qui étaient des domaines exclusifs des hommes, alors que d’autres domaines, tels la justice, restent fermés devant elle.
La femme mauritanienne continuera son combat pour conquérir tous ses droits, notamment celui de la parité des genres qui est une revendication commune à toutes les femmes de tous les pays du monde et dont l’application dépend aujourd’hui du degré de conscience et de maturité de chaque peuple, de la volonté politique des dirigeants et, surtout, de la mobilisation et de la détermination des femmes elles-mêmes.
Il est alors légitime de se demander quelle est, aujourd’hui, la raison de l’inquiétude de la femme mauritanienne.
La femme mauritanienne a réalisé plusieurs acquis qu’il faut consolider et accroitre au lieu de les renier et de les saper.
L’avènement du pouvoir du Président Mohamed Ould Abdel Aziz a été de bons augures pour la femme mauritanienne qui a vu l’entrée de six femmes au gouvernement issu des élections présidentielles de 2009, dont une femme ministre des affaires étrangères et de la coopération. Cependant ces signaux se sont vite estompés. Le nombre des femmes ministres a été réduit de moitié, les femmes ont été éjectées de la diplomatie et de l’administration territoriale : il y avait deux femmes ambassadrices, des femmes wali et hakem, aujourd’hui il n’y en a plus une seule. Parallèlement à cela, aucune femme n’a été nommée à la tête d’une des sociétés d’Etat dont a vu la prolifération ces dernières années, tout comme aucune attention n’est accordée à la femme dans le domaine de l’action politique.
Dans le domaine économique, les institutions dirigées par des femmes font l’objet de tracasseries, de manque d’encouragement et de difficultés incommensurables pour l’accès aux financements.
Le vrai recul se situe au niveau des postes électifs par rapport au quota accordé par l’ordonnance de 2006 qui, au lieu d’être diminué, devait être révisé à la hausse pour, au moins, atteindre le pourcentage fixé par les Objectifs du Millénaires pour le Développement pour 2015 (33%) - à défaut d’assurer la parité - , ces objectifs que notre pays a adopté et pour la réalisation desquels nous n’avons plus devant nous que les échéances prochaines.
Pour clarifier ce recul, nous ferons ressortir, dans le développement qui suit, la différence entre l’ordonnance de 2006 et les résultats du dialogue qui ont été adopté sous forme d’une loi malgré le fait que les femmes avaient, à temps, tiré la sonnette d’alarme et malgré les engagements pris par les présidents des parties prenantes du dialogue qu’il n’y aura aucun recul et qu’il y aura, plutôt, une amélioration du quota des femmes dans les postes électifs ; ce qui s’est finalement avéré une diversion pure et simple.
I. A l’Assemblée Nationale :
• L’ordonnance de 2006 :
Le nombre de députés était de 95 dont 18 femmes, soit 18%.
• La nouvelle loi :
Le nombre de députés est de 146 dont :
– 20 sièges sur la liste nationale réservée aux femmes, soit 13%
Notre opposition de principe à la liste dédiée uniquement aux femmes résulte du fait que l’ancien mécanisme – l’élection à partir des régions de l’intérieur – habitue les citoyens à être représentés par des femmes et, par conséquent, contribue à vaincre les réticences et les tendances de marginalisation et permet l’émergence d’une classe de femmes aptes à la concurrence politiques dans toutes les circonscriptions. Cependant, nous avions bien accueilli la liste nationale des femmes à condition qu’elle vienne en appoint pour renforcer les mécanismes déjà existants et augmenter le quota des femmes et non se substituer à ces mécanismes.
– Une liste nationale paritaire avec alternance des genres. Cette formule, louable dans sa forme, peut créer l’illusion qu’elle peut aboutir à l’élection de 10 femmes. Cependant, quand on regarde de près les conditions dans lesquelles se dérouleront les élections, on est en droit de douter du résultat que pourront obtenir les femmes à partir de cette liste. Pourquoi ? Parce que, tout simplement, ces listes seront élues à la proportionnelle. Elles seront concoctées par les directions de partis dominés par les hommes qui ont longtemps attendu cette occasion pour se présenter eux-mêmes ou présenter des hommes auxquels ils ont confiance à la tête de chaque liste. Etant donné le nombre de partis, la rudesse de la concurrence et l’éclatement du paysage politique, rares sont les partis qui pourront faire élire plus que leur tête de liste (qui est surement un homme), ce qui ne permettra pas l’élection de plus de deux ou trois femmes pour les grands partis(2 ou 3 partis).
Soyons optimiste et concédons 3 sièges à l’assemblée nationale aux femmes sur cette liste nationale.
– Une liste régionale paritaire de 18 sièges par alternance des genres à Nouakchott. Cette liste peut, elle aussi, donner l’illusion que 9 femmes pourraient monter à partir de la Capitale. Cependant, en plus des handicaps évoqués plus haut concernant la liste nationale, il y a les enjeux politiques propres à Nouakchott et qui réduisent encore plus les chances d’élection des femmes.
Soyons optimistes là aussi et concédons 3 places aux femmes sur cette liste régionale ( 2 ou 3 partis encore).
– Les listes des circonscriptions qui comptent plus de trois sièges et qui sont au nombre de six et où sera appliqué l’alternance des genres et le système de la proportionnelle, sans obligation pour les partis de présenter des femmes en tête de liste. Les handicaps évoqués plus haut, auxquels s’ajoute le conservatisme des collectivités de l’intérieur du pays, laissent peu d’espoir de voir des femmes élues sur ces listes.
Cependant, soyons encore plus optimistes et espérons l’élection d’1 femme sur ces listes (un seul parti peut gagner 2 ou 3 sièges par exemple).
Ces projections nous amènent au résultat suivant :
20 + 3 + 3 + 1 = 27/146 soit 18%, ce qui est en deçà des 20% accordés par l’ordonnance prise six années plus tôt, en 2006.
Ajoutons à cela le fait que le renoncement aux candidatures des femmes à partir des capitales régionales à deux sièges aura incontestablement des répercussions négatives sur l’évolution des mentalités en faveur de la participation de la femme.
I. Les conseils municipaux :
• L’ordonnance de 2006 :
Cette ordonnance a accordé aux femmes un quota de 20% des conseils municipaux. Ce pourcentage a été dépassé pour atteindre plus de 30% grâce à l’application scrupuleuse de ce mécanisme, aux efforts déployés par les femmes et à l’atmosphère ambiante d’alors.
• La nouvelle Loi :
Le quota accordé aux femmes oscille entre 17% et 18% selon le nombre des conseillers municipaux, sans qu’aucune obligation ne rapporte ce pourcentage aux têtes de listes qui seront obligatoirement des maires.
Il en résulte un recul (18%) par rapport à l’ordonnance de 2006 (20%) et il est fort probable que les prochaines élections ne permettent à aucune femme d’accéder au poste de maire car celui-ci, selon la nouvelle loi, est automatiquement la tête de liste majoritaire. Or, comme on le sait, cette place de tête de liste sera généralement réservée aux hommes.
II. Le Sénat :
C’est au niveau du Sénat que le recul a été le plus patent.
• L’ordonnance de 2006 :
Cette ordonnance a accordé un quota de 20% aux femmes au niveau de cette chambre. Pour ce faire, il a fait obligation que les têtes de listes de deux sur les trois circonscriptions électorales de Nouakchott soient réservées à des femmes. Le résultat a été l’élection de 9 sénatrices sur 53, soit 17% environ.
• La nouvelle loi :
La nouvelle loi fait obligation aux partis qui se présentent dans quatre circonscriptions de présenter une femme à la tête de l’une de leurs listes, sans préciser si cette obligation veut dire « sur chaque quatre listes » ou, tout simplement, qu’ils doivent présenter une seule femme quel que soit le nombre de listes au-delà de ces quatre. Il en résulte une confusion inquiétante quant à l’accès des femmes au Sénat. Si cet accès devait avoir lieu, ce sera avec un nombre insignifiant par rapport à la législature précédente.
Ce sont là quelques unes des raisons qui fondent l’inquiétude de la femme mauritanienne quant à l’avenir de son accès aux postes de décision et, par conséquent, quant à son rôle et à sa participation au développement de son pays.
Pour rattraper ce recul, les Hautes autorités de l’Etat se doivent de prendre les mesures suivantes pour améliorer l’accès des femmes aux centres de décision.
L’expérience a prouvé que l’accès des femmes aux centres de décision est la meilleure voix de l’intégration et de l’émancipation de cette frange qui représente plus de 50% de la population.
• Au niveau de l’Exécutif :
– Augmentation du nombre de femmes au niveau du Gouvernement pour atteindre, au moins, le quota au Gouvernement issu des élections de 2009
– Retour des femmes au corps diplomatique avec la nomination de nouvelles ambassadrices ;
– Retour des femmes à l’Administration territoriale avec la nomination de femme à la tête de walayas, moukataas et arrondissements ;
– Nomination de femmes à la tête d’établissements publics ;
– Augmentation du nombre de femmes au niveau des secrétariats généraux et des directions centrales ;
– Examen de la possibilité d’accès de la femme au corps de la magistrature ;
– Encouragement des projets économiques initiés par des femmes en leur accordant des conditions préférentielles auprès des banques et autres institutions de crédit.
• Au niveau des postes électifs et autres institutions de l’Etat :
– Représentation des femmes à des niveaux acceptables au Conseil Constitutionnel, à la CENI et à la HAPA ;
– La prochaine CENI doit prendre en compte le recul observé au niveau des nouvelles lois électorales en ce qui concerne la participation de la femme ; notamment en ce qui concerne l’établissement des listes électorales afin de placer les femmes dans des endroits qui garantissent leur élection ;
– Représentation des femmes à des niveaux acceptables au niveau des bureaux de l’Assemblée Nationale et du Sénat ainsi que des commissions au sein de ces chambres ;
– Mettre en œuvre les dispositions qui accordent des incitations financières aux partis qui présentent le plus grand nombre de femmes ou qui les placent en tête de listes, notamment pour les élections municipales.
Par dessus tout cela, il faut que nous soyons tous convaincus que la promotion et la p participation de la femme ne sont pas seulement l’affaire de celle-ci, mais plutôt une cause qui doit être portée et défendue par l’ensemble de la communauté nationale, car sa promotion politique et économique et sa participation ne bénéficient pas seulement à la femme mais aussi à toute la nation.
En effet, il s’agit d’un enjeu décisif pour la réalisation d’un développement durable et l’instauration d’une justice sociale qui bénéficie à toutes les couches marginalisées dont les femmes. C’est justement l’importance de cet enjeu qui a poussé la Communauté internationale à inscrire la promotion de la femme parmi les cinq Objectifs du Millénaire pour le Développement sans la réalisation desquels aucun pays ne peut prétendre au progrès et au développement.
Par Seniya Mint Sidi Haiba,
ancienne ministre