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Tunis : les valises d’un diplomate
dimanche 11 décembre 2011
Par Vincent Giret — Journal Libération
Par un heureux paradoxe en ces temps de méfiance persistante entre Paris et Tunis, c’est un éditeur tunisien qui a pressé un ancien ambassadeur de France de livrer au plus vite son témoignage. Un passionnant document publié cette semaine en Tunisie et qui apporte un éclairage inédit sur les relations tumultueuses entre les deux pays.
Arabisant, fort d’une expérience sans égale tant au Maghreb qu’au Machrek, Yves Aubin de la Messuzière a passé l’essentiel de sa carrière à Amman, au Caire, à Bagdad, à Tunis ou encore au Quai d’Orsay, où il a dirigé le département Afrique du Nord et Moyen-Orient. Au lecteur tunisien, ce témoignage permet de rappeler d’abord que la France officielle ne fut pas unanime dans sa complaisance envers le régime policier et corrompu de Ben Ali. Cet ambassadeur singulier - en poste entre 2002 et 2005 - a mis une énergie sans pareille pour ouvrir la chancellerie à tous les pans de la société civile et nouer des contacts suivis avec des artistes, des militants associatifs, des femmes engagées, tous malmenés, à des degrés divers, par le régime.
On découvre les aléas du travail quotidien d’une ambassade qui ne s’en laisse pas compter au pays de Ben Ali, la gamme sophistiquée des pressions, la surveillance policière constante, le fichage systématique des invités, les intimidations à répétition… Jusqu’au passage à tabac par les nervis du régime du propre gendre de l’ambassadeur un mois après son départ de Tunis.
On mesure aussi combien l’aide française et européenne en faveur de l’économie tunisienne a contribué à l’émergence de ces classes moyennes qui seront au cœur de la révolution. On sourit enfin de constater, selon les mots de l’ambassadeur, « l’impact nul » des millions d’euros versés par le clan Ben Ali à l’agence française de communication Image Sept pour tenter de redorer son image.
Mais ce témoignage, plus qu’un plaidoyer pro domo, apporte aussi un cinglant démenti à tous ceux qui, en haut lieu et souvent à l’Elysée, ont cherché à se dédouaner au lendemain d’une révolution qui les a pris de court, en affirmant que les diplomates européens - français en particulier - « n’avaient pas fait leur boulot »,« rien vu venir ». Libéré de son devoir de réserve, Aubin publie deux télégrammes diplomatiques, rédigés de sa main dès 2003 et 2005. On y lit non seulement le travail de fond mené par les équipes de la chancellerie, mais aussi la mise à nu de toutes les failles sociales et politiques du régime : l’émergence « d’une élite diplômée qui étouffe », « le verrouillage de l’espace politique », « la rupture du contrat social tacite sécurité/prospérité », « la réislamisation palpable » de la société… Mieux : l’ambassadeur cite l’un de ses interlocuteurs évoquant la perspective d’un effondrement brutal, une sorte de « syndrome indonésien », en référence à la chute du général Suharto… Qui a dit que les diplomates n’étaient utiles que par beau temps ?
« Mes années Ben Ali, un ambassadeur de France en Tunisie » d’Yves Aubin de La Messuzière, Ed.Cérès (Tunis), 13 dinars tunisiens (6,50 €). Parution : 30 novembre 2011.
Vincent Giret — Journal Libération