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« Prise d’otage, un commerce transsaharien »
samedi 10 mars 2012
Directeur de publication du Journal La Tribune, Mohamed Fall Ould Oumeir a été rédacteur en chef de Le Calame, le journal le plus censuré de Mauritanie dans les années 90, et de Mauritanie-Demain. Fervent défenseur des droits de l’homme, son engagement lui a valu d’être plusieurs fois emprisonné entre 1988 et 2005. Spécialiste des problèmes sécuritaires au Sahel et des questions politiques en Mauritanie, il était hier l’un des intervenants de la conférence « Islam politique et radicalisme en Mauritanie », organisée par le centre de recherche sur l’Afrique et la Méditerranée (CERAM) à l’EGE. Dans cet entretien accordé au Soir-échos, il revient sur le défi sécuritaire d’Aqmi dans la zone du Sahel, ainsi que sur les changements politiques en cours en Mauritanie.
La prise d’otage est devenue une activité à part entière pour Aqmi. Comment expliquez-vous le développement de cette activité criminelle au sein de l’organisation ?
La prise d’otage est un commerce qui rapporte gros. Si l’on fait le compte, on arrive à un prix variant entre deux et trois millions d’euros par personne enlevée. C’est pourquoi Aqmi en fait sa première activité et c’est aussi la raison pour laquelle elle paye des intermédiaires et rachète les otages chez les offrants. C’est le nouveau commerce transsaharien si l’on ose dire.
Vue cette activité, diriez-vous que les membres d’Aqmi sont des djihadistes ?
Aqmi est un mouvement qui se réclame de l’idéologie salafiste jihadiste. Pas besoin de confirmer ou d’infirmer, c’est leur revendication. Leur justificatif idéologique est qu’il faut se battre contre les ennemis de l’Islam, de l’extérieur et de l’intérieur. L’extérieur est identifiable à l’Occident colonial, impérial, accusé d’être à l’origine de tous les maux qui frappent la Umma islamique. L’intérieur, par contre, pose problème. Le débat autour de la conformité aux conditions du Jihad de la guerre à mener contre les armées musulmanes en terres non conquises par l’étranger, ce débat reste ouvert.
Quels facteurs pourraient permettre de construire une sécurité durable au Maghreb ?
D’abord l’étroite collaboration et de francs rapports entre les États. Comment peut-on organiser la lutte contre le terrorisme, contre la criminalité en général, alors que nos États entretiennent des climats de défiance, voire d’hostilité entre eux ? Alors que l’activité criminelle est transfrontalière, la réponse devrait nécessairement prendre la forme d’efforts convergents et d’actions communes. Quand on dit Maghreb, on inclut fatalement l’espace sahélien. Comment penser une coordination entre les pays composant cet espace et exclure le Maroc par exemple ? La recherche d’une sécurité durable au Maghreb peut être le premier pas vers l’union effective. Voilà une menace qui concerne tous les pays et dont le traitement doit être le fruit d’un effort commun.
Bien que peu relayée dans les médias internationaux, la contestation du pouvoir enfle en Mauritanie. A l’instar des révolutions arabes, un Printemps mauritanien est-il envisageable ?
Je trouve personnellement que les termes « révolutions » et « Printemps arabe » dénotent d’un optimisme qui doit être tempéré. Les « révolutions » ont signifié le retour à la surface de la pensée conformiste, qui a donné tous les conservatismes combattus par la pensée arabe moderniste. Pour revenir au cas mauritanien, l’exemple marocain est le plus proche de nous. Dans la mesure où un processus de réforme de la vie politique a été initié en août 2005 à la faveur d’un coup d’État. Ce processus a ouvert sur les premières élections libres et transparentes du pays, les législatives et les communales en 2006 et la présidentielle en 2007. Incapable de croire à la possibilité du changement, la classe politique traditionnelle a tergiversé pour finalement préparer le terrain à une crise politique qui a provoqué le coup d’État d’août 2008. Pour sortir de cette crise, un gouvernement d’union nationale a été mis en place. Mais, bien que l’opposition ait eu la gestion de portefeuilles clés pour l’élection au sein du gouvernement et la présidence de la Commission électorale indépendante (CENI), elle a réfuté la légalité de l’élection de Mohamed Ould Abdel Aziz, l’actuel président. Ce qui se passe ailleurs a revigoré l’opposition au gouvernement de chez nous. Cela a provoqué aussi l’accélération de l’ouverture du dialogue entre les composantes du paysage politique. Quelques partis d’opposition ont accepté de prendre part à ce dialogue. D’autres ont jugé qu’il n’était « pas question d’offrir une opportunité au pouvoir de se refaire une santé ». De ce dialogue sont sorties certaines réformes importantes sur les équilibres du pouvoir, entre notamment la présidence et le Parlement. Avec un gouvernement responsable devant le Parlement, une CENI totalement indépendante et responsable des opérations de vote, la garantie de neutralité de l’administration, la dépolitisation de l’Armée… Vous savez, dans le désert, avec un climat offrant un minimum de clémence et des promesses de quelques verdures, on peut faire le plus beau printemps du monde.
En tant que journaliste et défenseur des droits de l’homme, vous avez été confronté à la censure et à la prison pour vos idées. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la liberté de presse en Mauritanie ces dernières années ?
Je suis très fier du parcours réalisé. Les libertés acquises en matière de presse sont le fruit d’une lutte déterminée des journalistes. Les politiques, même si certains d’entre eux ont aidé, sont, pour la plupart, issus des écoles monolithiques peu portées donc sur la défense de la liberté d’expression. Ces trois dernières années, nous avons vu adopter les lois sur la dépénalisation du délit de presse, sur le pluralisme audiovisuel, sur l’aide publique à la presse, sur la presse électronique… Nous avons remplacé le régime de l’autorisation par celui de la régulation. Plus de censure et aucun journaliste n’est inquiété pour ce qu’il dit ou écrit. On est loin, très loin, de la situation d’il y a quelques années. Et c’est tant mieux.
Mise en exergue lors du dernier recensement, la question de la nationalité suscite une certaine crispation ethnique. Qu’est-ce qui explique ce malaise sur la problématique identitaire ?
Le recensement, nous disons « l’enrôlement », était plus un prétexte. En fait c’était un problème d’incompréhensions, largement dépassées aujourd’hui. Par contre, la question de la cohabitation de composantes différentes pose toujours problème. Surtout si elle est exploitée outrageusement par les politiques, et surtout aussi, si rien n’est fait pour en parler sur la place publique. Pendant longtemps, la question était tabou. Les gouvernants, surtout le pouvoir qui a géré entre 1984 et 2005, l’ont utilisé pour entretenir la psychose du péril ethnique. Cela arrangeait les dirigeants de l’époque qui y voyaient le moyen, peu coûteux du reste, de resserrer les rangs d’une ethnie contre une autre – les Arabes contre les négro-africains. Cela a eu des conséquences malheureuses pour le pays quand, profitant des évènements avec le Sénégal, le pouvoir avait chassé de leurs terres des milliers de noirs mauritaniens après les avoir expropriés. Aujourd’hui, ils sont tous ou presque rentrés en Mauritanie après plus de deux décennies d’exil forcé. Dans le prolongement de ces évènements, les renseignements de l’époque avaient prétexté un projet de coup d’État ethnique pour épurer l’Armée de son élément négro-africain. Ces drames ont laissé de profondes cicatrices que les Mauritaniens sont appelés à panser dans l’espoir de les guérir. Je pense que ce qui a manqué jusqu’à présent, c’est le courage de laisser s’exhumer en surface toutes les rancœurs, toutes les frustrations, afin de permettre une catharsis collective.
Source : Le Soir Echos