Accueil > Actualités > A la Une > Me Bouhoubeyni : « Les affaires de corruption instrumentalisées par le pouvoir »

Me Bouhoubeyni : « Les affaires de corruption instrumentalisées par le pouvoir »

dimanche 6 mai 2012


-Quelles sont, selon vous, les failles de la lutte contre la corruption en Mauritanie ?

Je pense que pour ce faire, il faut une bonne volonté politique. Il faut une préparation de la société également, car je pense que chez nous, la perception de la corruption n’est pas si mauvaise que ça. Il faut donc que cela devienne quelque chose qui soit bannie par la société. Cependant, on n’en est pas encore à ce niveau. Aujourd’hui, la corruption n’est pas mal vue, c’est quelque chose de tout à fait normale. On est dans un pays où le phénomène n’est pas mal perçu, on peut dire alors que c’est mal parti pour la campagne contre la corruption. Pour lutter contre ce phénomène, il y a un préalable : il faut d’abord qu’il soit considéré comme quelque chose de mauvais, un obstacle à tout développement. On peut ensuite passer à une autre étape qui est celle de la mise en place des mécanismes, comme on est en train de le faire aujourd’hui, qui permettent de réaliser une véritable lutte contre la corruption. En Mauritanie, le grand obstacle de la lutte contre la corruption est qu’elle n’est pas si mal perçue que ça. Donc, il faudra faire un travail de sensibilisation, un travail d’éducation pour montrer que de tels comportement sont nuisibles au développement.

-Donc, pour vous, il faut d’abord sensibiliser, ce n’est donc pas une question de volonté politique ?

Moi, je pense que les pouvoirs publics actuels affichent depuis quelque temps une volonté politique. C’est vrai parfois, moi-même je le dis, cela ressemble à des slogans. Au fond, cela reste de petits slogans de rien du tout. Un discours de consommation. Mais c’est déjà bien. Parce qu’en parler n’est plus un tabou. C’est déjà bien que ça soit posé en ces termes. Et c’est fondamental. Avec ses insuffisances, cette volonté politique affichée est une bonne chose.

-Les lois n’interdisent pas la corruption en Mauritanie…

Certains textes absolvent le contrevenant après la restitution de deux tiers du montant pris, c’est quand même une forme d’encouragement à la corruption… C’est vrai que cela est une petite faille dans notre système. C’est-à-dire qu’on ne considère pas que l’acte lui-même soit un acte répréhensible, que c’est un acte condamnable, parce que ce qu’on regarde, c’est le montant détourné. Dès qu’il est restitué, le reste s’efface. Pour être plus précis, on peut échapper aux poursuites si on paie deux tiers. En réalité, ce qui est pris en considération, c’est le manque à gagner pour l’Etat.

-Ne pensez-vous pas que la multiplication des organismes de lutte contre la corruption gêne cette lutte ?

Moi, je ne trouve pas que la multiplicité des outils de lutte contre la corruption est une mauvaise chose en soi. Ce que je ne trouve pas bien par contre, c’est que ces organismes ne jouent pas leur rôle. Donc, moi je préfère deux organes efficaces à dix qui ne le sont pas et qui ne jouent pas leur rôle. J’ai donné l’exemple de la Cour des comptes. Elle ne jouit pas pleinement de ses prérogatives, et les tribunaux judiciaires qui prennent ces prérogatives, et à tort d’ailleurs, sont mal placés, mal équipés en ressources humaines compétentes pour gérer ce genre de choses. Donc, je pense que les structures qui existent ne jouent pas pleinement leur rôle et n’assument pas pleinement leurs compétences.

-Pensez-vous que la lutte contre la corruption dépasse un peu l’institution judiciaire ?

Je dis une chose très simple aujourd’hui : la lutte contre la gabegie, les détournements des deniers publics, la lutte contre la corruption peut être un slogan. C’est déjà bien d’afficher cette volonté. Mais on peut considérer aussi que c’est un moyen politique pour dire aux gens qui ont la tentation de s’opposer au pouvoir : « Attention, l’inspection peut venir si vous n’êtes pas gentils et si vous n’êtes pas tranquilles ». Il y a du chantage dans la lutte contre la corruption. Du chantage surtout pour museler les opposants. Quand une action est déclenchée contre quelqu’un, cela veut dire que le pouvoir n’est pas d’accord avec cette personne.

En effet, le pouvoir fait peur à la justice et à tout le monde. Et souvent, la personne prise pour cible n’a pas le bénéfice du doute. C’est la raison pour laquelle je dis que c’est le pouvoir exécutif qui gère les dossiers Les exemples, ce sont les quatre ou cinq dossiers qui sont aujourd’hui au niveau de la justice. Comme celui de l’ancien ministre des Droits de l’homme, Mohamed Lamine Ouled Dada, celui du cadre de la Capec, la caisse d’épargne, Ahmed Ouled Khatri. Les gens d’Air Mauritania à l’époque avec l’ancien Premier ministre Ouled Ouakef qui ont été poursuivis par la justice. Il y a eu par la suite un accord avec le pouvoir, ils ont été acquittés et ils n’ont jamais été jugés, comme beaucoup d’autres cas d’ailleurs. Dès que le pouvoir est d’accord avec eux, il les libère, mais quand il y a désaccord, il les arrête sous prétexte qu’il y a détournement.

La justice ne gère pas réellement ces dossiers. Ce sont des gens qui sont là, entre parenthèses, en attendant que le pouvoir politique règle leurs problèmes. Quand le problème est réglé, la justice met la forme : elle donne une liberté, un acquittement ou elle prononce une condamnation équivalente à la période de la détention préventive.

-L’opinion n’arrive pas à comprendre cette dichotomie : la Mauritanie est bien classée par certaines ONG et organismes internationaux en matière des libertés des droits de l’homme, alors que le phénomène de la corruption est très répandu, il est endémique...

C’est un tableau glorieux pour l’Etat mauritanien en matière d’Etat de droit. Je ne suis pas d’accord. Je pense qu’il y a encore des choses à faire. Et la lutte contre la corruption n’est pas souvent très claire, même si elle est affichée. Il n’y a pas beaucoup de preuves. Une fois que les actes de corruption sont découverts, les mécanismes ne fonctionnent pas.

Said Rabia

Source : Journal algérien El Watan