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Jihad : les nouveaux maîtres du Mali

mercredi 3 octobre 2012


Combattants islamistes, rebelles touaregs recyclés en jihadistes, bandits de grand chemin... Ce sont eux qui contrôlent le nord du Mali depuis avril. Leurs organisations ont pour nom Aqmi, Mujao, Ansar Eddine... Enquête sur ces chefs de guerre et leurs principaux lieutenants.

Jihad : les nouveaux maîtres du Mali

Ils se sont arrêtés pour l’instant à Douentza, au pied des falaises mythiques de Bandiagara et du pays dogon, à 150 km de Mopti, la troisième ville du Mali, et à 600 km de Bamako, la capitale. À l’aube du samedi 1er septembre, les habitants de ce gros bourg agricole ont vu arriver sur la nationale 15 une dizaine de 4x4 remplis de combattants islamistes du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Sans tirer un seul coup de feu, ils ont encerclé et désarmé le détachement de la milice songhaï d’autodéfense Ganda Izo, à qui une armée malienne aboulique et acéphale avait sous-traité la protection de cette localité pourtant stratégique.

Depuis, les hommes d’Oumar Ould Hamaha se sont installés. Bamako n’est qu’à dix heures de route de Douentza avec, sur le trajet, deux verrous en capilotade : Mopti et Ségou. Six mois après la chute d’Amadou Toumani Touré, le 22 mars, l’ombre jihadiste n’en finit plus de s’étendre sur le Mali...

Charia

Alors que se réunissait à New York, le 26 septembre, une conférence internationale sur le Sahel, dont on attend sans doute beaucoup trop tant les conditions à remplir pour déclencher une intervention militaire ressemblent à un Rubik’s Cube insoluble, Douentza et avec elle la moitié nord du Mali font le douloureux apprentissage de l’ordre islamique. Certes, le Nord survit, comme avant. la catastrophe humanitaire annoncée n’a pas eu lieu, une douzaine d’organisations non gouvernementales (ONG) continuent d’assurer le minimum sanitaire, l’électricité, les salaires des fonctionnaires - ceux d’entre eux qui n’ont pas fui - continuent d’être payés par Bamako au nom de la continuité de l’État, et les marchés sont approvisionnés. Mais c’est sur le plan des libertés que la régression a été brutale, au nom de la charia. Des amputations de membres ont eu lieu à Ansongo, Gao et Tombouctou, un couple « illégitime » a été lapidé à mort à Aguelhok, et les flagellations publiques au fouet pour dromadaire sont quasi quotidiennes dans toutes les localités. Fumer une cigarette, écouter de la musique, discuter entre hommes et femmes - et pour ces dernières dévoiler sa chevelure - ou consommer de l’alcool sont punis de dix à cinquante coups de chicote. Le vol et le banditisme valent amputation, les relations sexuelles hors mariage, la lapidation ou, si le cadi fait preuve de mansuétude, cent coups de fouet. La destruction des mausolées maraboutiques est systématique, la possibilité de s’exprimer et de s’opposer, nulle.

Qui sont ces chefs surgis des sables de l’Azawad, dont la foi aveugle et sommaire s’accommode de bien des trafics impies, talibans le jour et contrebandiers la nuit, émirs autoproclamés de katibas dont la tactique s’apparente à celle des rezzous d’antan et dont l’objectif est d’établir un califat malien jusqu’à Bamako ? Chercheur indépendant, spécialiste du renseignement et historien des guérillas révolutionnaires, le Français Laurent Touchard a reconstitué pour J.A. l’itinéraire d’une dizaine d’entre eux. Voici les nouveaux maîtres du Nord-Mali...


Abdelmalek Droukdel, l’émir caché

Abdelmalek Droukdel est Algérien et est âgé de 42 ans. Il est le fondateur d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).

Le chimiste est devenu terroriste. Natif de Meftah (région de Blida), en 1970, Abdelmalek Droukdel, alias Abou Moussab Abdelwadoud (son nom de guerre), grandit dans une famille modeste et fortement marquée par la religion. Les premières opérations des groupes islamistes, à la fin des années 1980, fascinent le jeune homme, qui fréquente assidûment la mosquée. Baccalauréat en poche, il noue d’abord des contacts avec des combattants du Front islamique du salut (FIS). C’est l’un d’eux qui lui recommande d’entamer des études de chimie. Il s’exécute et obtient sa licence en 1994. Un an plus tôt, il avait rejoint les rangs de la lutte armée, au sein du Groupe islamique armé (GIA). Sa formation universitaire fait de lui un artificier. Il expérimente, gravit les échelons et se fait remarquer, notamment par Hassan Hattab, qu’il suivra lorsque ce dernier créera le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), en 1998.

Ben laden

Droukdel est un ambitieux. Il propose rapidement à son émir de se rapprocher d’Al-Qaïda. Le refus est catégorique. L’organisation a son identité nationale propre, et il n’est pas question de la transformer en succursale des activités de Ben Laden ! Il n’en reste pas moins que cette divergence de vue fragilise le leadership au sein d’une organisation traversée par des luttes intestines entre, notamment, deux lieutenants. Abderrazak el-Para, ancien parachutiste et chef redouté de la zone 5 (l’est de l’Algérie), convoite la direction du mouvement. Mokhtar Belmokhtar, le contrebandier, soutient le chef.
La bagarre est fratricide, et les manoeuvres du « para » contribuent, dans un premier temps, à provoquer la chute de Hattab, en août 2003, remplacé par Nabil Sahraoui. Deuxième temps, Abderrazak el-Para est capturé au Tchad, en mars 2004. Troisième temps : Sahraoui est éliminé par les forces de sécurité algérienne, en juin 2004. La route est dégagée. Droukdel s’autoproclame « émir national » et peut alors mettre en musique sa stratégie de rapprochement avec le commanditaire des attentats du World Trade Center.

Le 11 septembre 2006, Ayman al-Zawahiri, bras droit de Ben Laden et idéologue d’Al-Qaïda, annonce l’allégeance de l’organisation algérienne, confirmée le 13 septembre par un communiqué de son chef : « Nous prêtons allégeance à cheikh Oussama Ben Laden. [...] Nous poursuivrons notre jihad en Algérie. Nos soldats sont à ses ordres pour qu’il frappe par notre entremise qui il voudra et partout où il le voudra. »

La feuille de route se veut ambitieuse : fédérer l’ensemble des mouvements jihadistes dans la région (Tunisie, Maroc et Libye), soutenir les opérations militaires contre la coalition en Irak, voire en Afghanistan, transformer le sud de l’Algérie et le nord du Sahara en une zone de repli depuis laquelle les jihadistes frapperont les « apostats » en Europe et aux États-Unis. Droukdel déploie également une stratégie de marketing. L’ultraviolence du GIA et les coups de boutoir de l’armée algérienne ont fini par fragiliser le GSPC. Le label « Al-Qaïda » semble alors plus porteur. Et c’est le 24 janvier 2007 que naît Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Son fondateur s’en explique : « Le groupe devait changer de nom pour montrer la véracité de la liaison [avec la maison mère, NDLR] ». Et ordonne une campagne d’attentats-suicides sur le modèle de ceux perpétrés en Irak.

Mais cette stratégie militaire ne fait pas l’unanimité. Beaucoup de militants désavouent cette terreur menée en Algérie. La fronde se développe. À partir de 2008, Droukdel supervise un déplacement du centre de gravité de l’organisation vers le Sahel. Les principaux « faits d’armes » : les entraves au bon déroulement du Paris-Dakar, l’assassinat de l’otage britannique Edwin Dyer, quelques embuscades contre les forces armées mauritaniennes, maliennes et algériennes, puis, bien sûr, les nombreuses et lucratives prises d’otages. Mais nous sommes encore très loin d’un jihadisme sahélien, tant Aqmi reste contrôlée par les chefs algériens.

Aussi le Printemps arabe survient-il à point nommé. Droukdel comprend très vite l’intérêt de ce désordre régional pour gagner des positions, promouvoir la cause et donner du crédit à la rhétorique salafiste. Il ordonne l’infiltration de groupes en Tunisie, qui interviendront quelques semaines plus tard en Libye. Dans le même temps, il s’efforce d’asseoir son autorité au Sahel. En novembre 2011, il remplace son émissaire permanent, Yahia Djouadi (chef de la zone 9, Sud-Algérie et Sahel), par Nabil Makhloufi (mort dans un accident de voiture le 8 septembre), jugé plus efficace pour contrôler Abou Zeid et Mokhtar Belmokhtar, les principaux chefs des katibas au Mali. Mais ces deux-là ont la maîtrise du terrain et la connaissance des hommes. Ce ne sont pas des poissons dans l’eau, mais bien des scorpions dans le désert.

Chaos

La rébellion touarègue, lancée en janvier dernier par le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), puis le coup d’État contre Amadou Toumani Touré, le 21 mars, constituent alors une deuxième occasion : profiter du chaos à Bamako pour avancer ses pions dans ce Sahel propice à tous les trafics et transformer les dunes maliennes en base arrière du jihadisme international. Pour cela, il faut gagner le coeur et l’esprit des habitants. En mai 2012, depuis les montagnes de Kabylie où il tente d’échapper aux forces de sécurité algériennes, le terroriste déclare : « Ne provoquez pas la population et n’appliquez pas la charia tout de suite. » Ce discours est inégalement suivi. La progression irrésistible des « dissidents » du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), la montée en puissance du « fondamentaliste maison » Iyad Ag Ghali (Ansar Eddine), l’autonomie d’Abou Zeid et de Mokhtar Belmokhtar, les premières applications de la charia... confirment ce que les spécialistes supposaient. Abdelmalek Droukdel exerce un contrôle évanescent sur ses hommes.


Mokhtar Belmokhtar, le trafiquant

Mokhtar Belmokhtar, Algérien, 40 ans, est le chef d’une des deux principales katibas au Mali.

Mokhtar Belmokhtar, ou l’histoire d’un hadj qui a mal tourné. Adolescent, le jeune Mokhtar quitte son Algérie natale, en 1990, pour se rendre en Arabie saoudite où il accomplit le petit pèlerinage. Il n’a alors que 18 ans. Fasciné par les combats menés par les moudjahidine afghans contre l’occupant soviétique, il décide d’aller lui aussi mener le jihad. Accompagné de trois camarades, il s’envole pour l’Afghanistan un an plus tard.

Là-bas, il rejoint les fondamentalistes du Hezb-e-Islami dirigés par Gulbuddin Hekmatyar. Belmokhtar construit sa légende. Le fanatique en herbe aurait rencontré Abou Moussab al-Zarqaoui (qui deviendra le chef d’Al-Qaïda en Irak) : impossible à vérifier. Il aurait perdu son oeil lors de combats contre les Soviétiques : les derniers chars russes ont quitté les montagnes afghanes en février 1989, il s’agit donc plus vraisemblablement d’une blessure au cours d’un entraînement. Quoi qu’il en soit, Belmokhtar songe à rentrer au pays. Le Hezb-e-Islami a embrigadé de nombreux combattants étrangers et jouit de fortes complicités au Pakistan. L’Algérie demande à Islamabad d’intervenir. C’est chose faite en avril 1993, lorsque la police pakistanaise arrête et expulse plusieurs centaines de personnes. Mais le jeune jihadiste est déjà parti.

"Le Borgne"

De retour chez lui, fin 1992, il bénéficie d’une relative autonomie, met sur pied une katiba estampillée Groupe islamique armé (GIA), qui rapidement rayonne au-delà des frontières algériennes, dans le Sahara. En 1998, il intègre le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). C’est au cours de ces années que « le Borgne » gagne son autre surnom, Mister Marlboro, en référence aux trafics de cigarettes, d’armes, de 4x4, de drogue, de diamants et de migrants... qu’il a mis en place. Difficile d’établir à qui revient la paternité de ce surnom : aux services de renseignements ou bien aux autochtones avec qui il travaille... Quoi qu’il en soit, ses juteux trafics lui permettent de sillonner toute la région, de se constituer un trésor de guerre et de tisser des liens privilégiés avec les populations - dont les chefs traditionnels et certains membres des forces de sécurité -, le long de ces pistes caravanières.

Mais le businessman n’a pas que des partisans au sein du GSPC, surtout après la chute de Hassan Hattab, en août 2003. Il suscite des jalousies - les rivalités avec Abderrazak el-Para sont à leur comble - et provoque la polémique sur son attachement aux valeurs religieuses. Sa parade : s’enraciner et se planquer dans le désert malien, se déplacer en permanence avec sa katiba, éviter les confrontations avec l’armée, se marier avec des filles de chefs locaux... et distribuer de l’argent pour acheter le silence des uns, la complicité des autres. Ainsi transforme-t-il le Nord-Mali en sanctuaire d’où il peut aisément assurer la protection de ses convois, et d’où il peut s’affranchir de la tutelle de Droukdel. Il peut aussi se comporter en « patron intraitable ». C’est vraisemblablement sa katiba qui est responsable de l’enlèvement et de l’exécution de 11 soldats mauritaniens en septembre 2008. « Nous considérons que c’est une erreur et des instructions ont été données par mon frère, l’émir Abou Moussab Abdelwadoud [l’émir Droukdel, NDLR], pour ne plus répéter de tels actes », déclare-t-il en janvier dernier.

Libye

Au même moment, le déclenchement de la rébellion touarègue l’oblige à se positionner. En mars 2012, il passe trois semaines en Libye pour, notamment, acheter des armes. En avril et mai 2012, il rencontre au moins à deux reprises, à Tombouctou, les chefs du mouvement Ansar Eddine et ceux du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Il connaît déjà vraisemblablement Iyad Ag Ghali pour l’avoir sans doute côtoyé lors de négociations pour la libération d’otages. Hamada Ould Mohamed Kheirou est un ancien compagnon d’armes au sein d’Aqmi. Tous se répartissent les rôles et les zones d’influence.

En renard du désert, Mokhtar Belmokhtar sait être indispensable, ou tout du moins incontournable. Est-il pour autant récupérable ? La sincérité de son engagement jihadiste étant sujette à caution, certains spécialistes estiment que oui. Pas sûr que l’Algérie - où il est condamné à mort par contumace - et la Mauritanie soient de cet avis. L’autre possibilité consisterait à le désolidariser d’Aqmi, contre de sérieuses garanties. Quitte à le neutraliser une fois la crise résolue...


Abou Zeid, le tueur

L’Algérien Abou Zeid est le chef de l’une des deux principales katibas d’Aqmi au Mali.

Décrit comme un taiseux et un sanguinaire froid, celui qui se distingue par son fanatisme a d’abord été, dans les années 1980, un contrebandier ayant effectué plusieurs séjours en prison. Reste que son identité n’est pas clairement établie. Selon la fiche de la CIA et du FBI, il s’agirait d’un certain Abid Hammadou, né à Touggourt, dans la région de Ouargla. En fait, ce patronyme serait celui d’un mort. Le véritable nom d’Abou Zeid est selon toute vraisemblance Mohamed Ghedir, né à Debded, un poste-frontière avec la Libye.

Allégeance

Son engagement extrémiste remonte aux premières heures de la guerre civile en Algérie. Le parcours est classique : le Front islamique du salut (FIS), puis le Groupe islamique armé (GIA), au sein duquel il fait la connaissance et se met au service d’un certain Amar Saïfi, alias Abderrazak el-Para, le chef de la zone 5 (Est algérien). En 1998, les deux hommes suivent Hassan Hattab lors de la création du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Mais très vite, Zeid soutient le parachutiste dans ses ambitions aux dépens de l’émir Hattab et de sa rivalité frontale avec Mokhtar Belmokhtar. El-Para se voit confier la zone du Niger et du Tchad, alors que Belmokhtar règne sur le Sud algérien et le Nord-Mali. Cela n’empêche pas quelques alliances de circonstance. En avril 2003, El-Para et son lieutenant prennent en otage trente-deux touristes européens qu’ils remettront ensuite à Belmokhtar, en charge des négociations. Zeid suit les tractations, et c’est sans doute durant cette période qu’il fait la connaissance du Touareg Iyad Ag Ghali, aujourd’hui chef d’Ansar Eddine.

La neutralisation d’El-Para au Tchad, en mars 2004, lui permet ensuite de gravir un nouvel échelon et de récupérer les hommes de l’ancien militaire. Légitimiste, il fait également allégeance au nouveau chef du mouvement, l’idéologue Droukdel.

Soucieux d’entretenir l’authenticité de son jihad, il se démarque facilement du businessman et opportuniste Belmokhtar, et envisage, en 2007, d’aller se battre en Afghanistan. Seules des informations parcellaires sont disponibles sur cet épisode : il aurait rencontré un émissaire de Ben Laden au Tchad, mais son projet aurait tourné court avec la mort de cet émissaire. À défaut d’obtenir le titre d’« Afghan », le combattant, qui rayonne dans la bande saharienne, applique scrupuleusement les consignes de l’émir envoyées depuis la Kabylie.

Kidnapping

En janvier 2009, des bandits nomades kidnappent au Niger un ressortissant britannique, Edwin Dyer, qu’ils remettent aux hommes de sa katiba. La consigne de Droukdel : exiger la libération d’Abou Qoutada, un proche de Ben Laden, détenu en Angleterre. Londres négocie, et, croyant que les tractations ont abouti, annule au dernier moment une opération des forces spéciales, peu avant la fin de l’ultimatum. Funeste méprise. Dyer est sauvagement exécuté. Puis en juillet 2010, c’est l’otage français Michel Germaneau qui trouvera la mort.

Par ces crimes, Abou Zeid marque plus sa différence avec l’homme d’affaires du désert qu’il n’affirme sa loyauté envers Droukdel. Il démontre clairement que sa katiba n’est pas une officine de contrebandiers, que ses hommes mènent le jihad et qu’ils infligent la terreur aux apostats... Ce qui ne l’empêche pas de se livrer, lui aussi, à des trafics, mais moins ostensiblement que Mister Marlboro !

En septembre 2010, l’enlèvement des sept expatriés d’Areva et de Vinci, à Arlit (Niger), s’inscrit dans cette logique idéologique. L’ancienne puissance coloniale, terre de chrétienté, est frappée au coeur. À noter qu’au cours des négociations il croise une fois de plus la route de Iyad Ag Ghali, mandaté par Bamako, et a rencontré le colonel de l’armée française et ex-officier de la DGSE, Jean-Marc Gadoullet, qui a obtenu la libération de trois des sept otages.

Le vent révolutionnaire au Maghreb constitue une autre opportunité. Selon plusieurs sources, Zeid a envoyé des hommes en Tunisie puis en Libye, au moment de la chute de Ben Ali et de celle de Kaddafi. Quant au chaos malien, il lui a permis de renouer avec Ag Ghali et de servir d’intermédiaire entre le chef d’Ansar Eddine et sa maison mère, Aqmi. Signe des temps, le 1er avril dernier, lorsque Tombouctou tombait, il s’est installé dans le palais que Kaddafi s’était fait construire. Plus au nord, dans les montagnes de Kabylie, si l’émir Droukdel venait à disparaître, le lieutenant du Sahara serait certainement le candidat idéal à sa succession. À condition que l’éloignement ne constitue pas un obstacle. À condition aussi que la crise malienne n’engloutisse pas Mohamed Ghedir.


Hamada Ould Mohamed Kheirou, le cerveau du Mujao

Âgé de 42 ans, le Mauritanien Hamada Ould Mohamed Kheirou est le fondateur du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao).

La prison, Hamada Ould Mohamed Kheirou connaît. La première fois que ce Mauritanien est incarcéré, c’est à Nouakchott en 2005 pour avoir perpétré des actes de violence dans une mosquée qui, selon lui, ne s’inscrivait pas suffisamment dans un islam « véritable ». Il s’évadera quelques mois plus tard... déguisé en femme. La seconde, c’est en 2009 à Bamako

Cette fois, Ould Kheirou a été arrêté pour avoir aidé à ravitailler la katiba de Mokhtar Belmokhtar dans le Nord-Mali et pour s’être spécialisé dans la fabrication d’explosifs (il est relâché en 2010, sans doute dans le cadre des négociations autour de la libération de l’otage français Pierre Camatte).

Boko Haram

Au fil des années, son mépris pour les religieux « trop timorés » va grandissant. Il intègre Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), mais critique ses chefs, notamment Abdelmalek Droukdel, à qui il reproche de ne pas attribuer de postes importants aux non-Algériens. Mais le contentieux n’est pas qu’idéologique : se pose aussi la question du partage de l’argent des rançons et des trafics. Ould Kheirou veut sa part du gâteau.

Fin 2011, il crée donc une organisation à la mesure de ses ambitions : le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Habile, il sait toutefois qu’il n’a pas intérêt à se poser en concurrent direct d’Aqmi. Son coeur de cible, en revanche, c’est bien l’Afrique de l’Ouest - même s’il ne s’interdit pas de frapper l’Algérie ou les pays occidentaux.

Dans les rangs du Mujao, on retrouve notamment des militants de la secte islamiste Boko Haram, soucieux de se trouver un sanctuaire hors du Nigeria.

Parmi les coups d’éclat d’Ould Kheirou, l’enlèvement de trois humanitaires européens à Tindouf, en Algérie, en octobre 2011. Il est aussi le commanditaire de l’attentat qui a visé les locaux de la gendarmerie à Tamanrasset, le 3 mars 2012, et surtout du kidnapping de sept diplomates algériens à Gao, en avril dernier. Trois ont été relâchés en juillet, mais l’un d’entre eux aurait été exécuté, le 2 septembre. Depuis le mois de juin, le Mujao contrôle également la ville de Gao, preuve qu’Ould Kheirou a, en quelques mois, su s’imposer comme un associé sérieux d’Aqmi et d’Ansar Eddine.

État-major des sables

Si Hamada Ould Mohamed Kheirou apparaît clairement comme le chef du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), une certaine confusion règne quant aux fonctions et prérogatives des lieutenants militaires. Peu d’éléments sont connus sur le mystérieux Ahmed Tilemsi, si ce n’est qu’il est le « vrai chef militaire », selon une source régionale très bien informée, et qu’il aurait opéré auparavant sous les ordres de Mokhtar Belmokhtar.
Beaucoup moins discret, le Sahraoui Abdel Hakim est chargé des questions de sécurité, mais il est surtout celui qui tient la ville de Gao. Il suit donc de très près le dossier des diplomates algériens kidnappés en avril dernier.

Troisième personnage, Oumar Ould Hamaha est un Arabe du Tilemsi (nord de Gao) enrôlé, durant les années 1980, dans la Légion islamique de Kaddafi. Il a ainsi combattu au Tchad et au Liban. De retour au Mali, au moment de la rébellion touarègue en 1990, il intègre l’armée malienne. Aujourd’hui, le militaire a « muté ». En avril dernier, on le voit dans une vidéo à Gao en tant que chef militaire d’Ansar Eddine. Au début de ce mois, c’est lui qui annonce la prise de la ville de Douentza par le Mujao.

Bilal Hicham (nom de guerre), quant à lui, tient lieu de symbole, même s’il n’a pas autant de responsabilités que les trois autres. Nigérien, il est le premier commandant noir d’une katiba. « L’islam est sans frontières et nous voulons reformer l’unité des peuples d’Afrique de l’Ouest », a-t-il déclaré sur RFI, le mois dernier, depuis Gao.


Iyad Ag Ghali, rebelle dans l’âme

Âgé de 54 ans, le malien Iyad Ag Ghali est le chef d’Ansar Eddine.
Originaire de la région de Kidal, dans le nord du Mali, Iyad Ag Ghali est un Irayakan, de la grande famille des Ifoghas. C’est en Libye, pourtant, qu’il a fait ses armes au début des années 1980 : il a une petite vingtaine d’années quand il choisit de rejoindre la Légion islamique du colonel Kaddafi - le Mali, victime de sécheresses à répétition depuis 1969, n’a rien à lui offrir.

Légion islamique

En Libye, Ag Ghali parvient à se faire remarquer. Il est envoyé au Liban pour combattre les phalanges chrétiennes puis, selon certaines sources, part faire le coup de feu au Tchad, dans le courant des années 1980, avant de rentrer au Mali quand le « Guide » prononce la dissolution de la Légion. Ag Ghali est déçu, mais trouve vite une autre cause à défendre en devenant l’une des principales figures de la rébellion touarègue : c’est lui qui, à la tête du Mouvement populaire pour la libération de l’Azawad (MPLA), donne l’assaut contre la ville de Ménaka, le 28 juin 1990. Six mois plus tard, les accords de Tamanrasset, signés sous le parrainage de l’Algérie, mettent fin aux affrontements, mais les rebelles en sortent profondément divisés. Ag Ghali fonde le Mouvement populaire de l’Azawad (MPA), qui rassemble les Touaregs les plus modérés ; il n’hésite pas à affronter ses anciens compagnons, quitte parfois à s’allier à l’armée malienne... Sa supériorité militaire ne fait plus aucun doute. À la fin des années 1990, il est, pour beaucoup de Maliens, celui qui a ramené la paix dans le Nord.

Progressivement, l’homme se radicalise au contact de prédicateurs pakistanais de la Jamaat al-Tabligh (« association pour la prédication »). Nous sommes en 1999, et Iyad Ag Ghali a changé : il ne serre plus la main des femmes, voile son épouse et passe le plus clair de son temps libre dans les mosquées. Surprenant ? Pas tant que ça. Cette radicalisation va de pair avec un fort sentiment antioccidental, lui-même affûté dans les camps d’entraînement libyens. En outre, la crise économique a poussé de nombreux Maliens, sédentaires aussi bien que nomades, dans les bras des religieux.
En 2003, Ag Ghali est donc acquis à la cause fondamentaliste, mais pas au jihadisme : il se dit hostile au terrorisme et aux attentats-suicides. Cet « état d’esprit » fait de lui l’intermédiaire idéal pour négocier la libération des otages retenus par les islamistes du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). C’est ainsi qu’en août de la même année Bamako lui demande d’intercéder auprès d’Abou Zeid en faveur des touristes européens kidnappés en Algérie - ce qu’il fait avec succès. Trois ans plus tard, en mai 2006, la colère gronde une nouvelle fois dans le Nord-Mali. Les Touaregs reprochent aux autorités de ne pas avoir respecté leurs engagements. Ag Ghali rencontre le président Amadou Toumani Touré (ATT), mais les négociations tournent court. Il se rapproche alors d’Ibrahim Ag Bahanga, autre grande figure de l’irrédentisme touareg, mort en août 2011. L’Algérie s’en mêle à nouveau, obtient la signature de nouveaux accords de paix (les accords d’Alger, conclus en juillet 2006), et, comme lors du précédent soulèvement, Ag Ghali troque sa tenue de combattant contre celle d’homme de paix.

Exil

ATT, qui sait à quel point il peut lui être utile mais qui redoute son influence grandissante, le nomme conseiller consulaire à Djeddah (Arabie saoudite) en novembre 2007. Le chef de l’État tient autant à le remercier qu’à le couper de ses partisans. Mais l’exil est de courte durée : en 2010, les Saoudiens le soupçonnent d’être en contact avec des membres d’Al-Qaïda et l’expulsent. De retour au pays, il se sert à nouveau de son carnet d’adresses (qui s’est encore enrichi pendant l’épisode de Djeddah) pour négocier des libérations d’otages et se constituer une fortune personnelle. Son nom revient à plusieurs reprises lorsqu’il est question du sort des employés d’Areva enlevés au Niger en septembre 2010.

Fin 2011, le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) n’a pas encore de statuts officiels, mais Ag Ghali en revendique déjà la tête. En vain. Les cadres de la future rébellion ne tiennent pas à voir cet homme ombrageux envahir l’espace politique et médiatique. Ils le trouvent trop proche d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi, ex-GSPC) et le soupçonnent d’être lié à Alger. Ils ne lui ont pas pardonné non plus les combats fratricides des années 1990.

Mohamed Ag Najim, un autre vétéran de la Légion islamique qu’Ag Ghali déteste cordialement, lui est donc préféré. C’est un camouflet. Qu’à cela ne tienne. Il crée sa propre formation, Ansar Eddine. Sans doute espère-t-il provoquer la dislocation du MNLA, dont il connaît si bien les faiblesses. À la même époque, Ag Ghali doit également renoncer à devenir le successeur de l’aménokal (le chef traditionnel) des Ifoghas, le vieil Intallah Ag Attaher lui ayant préféré son fils, Alghabass Ag Intallah (lire portrait p. 32). Cette fois encore, l’amertume est forte, mais il ne peut pas se permettre d’affronter ouvertement le patriarche.
Mieux vaut composer et travailler main dans la main avec Ag Intallah, très respecté dans la région. Ag Ghali tient sa revanche en juin 2012.

Le MNLA est moribond, et c’est avec Ansar Eddine que discute maintenant le médiateur de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), le président burkinabè Blaise Compaoré. L’ancien soldat de Kaddafi est désormais reconnu comme un acteur incontournable de la crise malienne... S’il prenait clairement ses distances avec les salafistes, comme l’y incitent les diplomates étrangers, il pourrait même devenir un allié. D’ailleurs, s’il estime qu’un affrontement direct avec Aqmi peut servir ses ambitions, il n’hésitera pas à se retourner contre ses « associés » actuels. Abou Zeid, Mokhtar Belmokhtar et Hamada Ould Mohamed Kheirou le savent mieux que personne.

Alghabass Ag Intallah : héritier et diplomate

À l’origine, Alghabass Ag Intallah n’a rien d’un chef de guerre. Député à l’Assemblée nationale, il est surtout le fils du puissant chef des Ifoghas et son successeur désigné - une lignée qui lui permet de bénéficier de nombreux contacts jusque dans le golfe Persique, notamment avec la famille royale qatarie. Lorsque éclate la rébellion touarègue, en janvier 2012, il se range d’abord aux côtés du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) - même s’il préconise toujours le dialogue avec Bamako -, puis rallie Ansar Eddine. Ag Intallah n’est pas un fanatique, et son choix est sans doute plus pragmatique - l’émiettement du MNLA est sans équivoque - qu’idéologique. Aujourd’hui, Ag Intallah est le visage politique d’Ansar Eddine, son ambassadeur. Celui qui est reçu par le médiateur de la crise, le président burkinabè Blaise Compaoré. Iyad Ag Ghali sait trop qu’il a intérêt à lier son sort à celui qui régnera un jour sur les Ifoghas.

Ahmada Ag Bibi : le manoeuvrier

Ahmada Ag Bibi et Iyad Ag Ghali se connaissent depuis longtemps. Au début des années 1990 déjà, ils se côtoyaient au sein du Mouvement populaire de l’Azawad (MPA). Ag Bibi est un grand militant de la cause touarègue, mais cela ne l’empêche pas de tremper dans de plus obscures affaires et d’être lié aux négociations pour la libération d’otages occidentaux. Dans le carnet d’adresses de ce député, on retrouve tout à la fois des bandits, des trafiquants, des hommes politiques de Bamako ou d’Alger, et même des membres de plusieurs services de renseignements (il a été membre de la commission parlementaire Défense et Sécurité intérieure)... Il a été président du groupe parlementaire d’amitié Mali-Algérie et a accompagné, en novembre 2011, l’ancien colonel de l’armée française, Jean-Marc Gadoullet, venu négocier avec Abou Zeid la libération des otages d’Areva et de Vinci.

Quand le Nord se soulève de nouveau, en janvier dernier, Ag Bibi rejoint le MNLA, puis Ansar Eddine, tant par réalisme que par amitié envers « Iyad ». Il est peu attaché à la laïcité, mais croit, comme Alghabass Ag Intallah, le diplomate d’Ansar Eddine, dans la négociation, « aux solutions pacifiques », et pourrait de ce fait être l’homme du dialogue. « Seule l’Algérie peut jouer un rôle déterminant de médiateur entre les parties au conflit », estime-t-il.


Source : Jeune Afrique